Eglise
jubilaire Saint-Gilles L’ILE-BOUCHARD
Conférence
de Monseigneur André VINGT-TROIS
Archevêque de TOURS
"Le bonheur dans la famille"
(transcription
de l’oral, texte officiel)
Présentation
du Père Pierre Afonso, Curé :
Cher Monseigneur, vous êtes chez vous ici, dans cette église où vous
êtes venu présider le pèlerinage du 8 Décembre dernier, solennité de
l'Immaculée Conception, (52ème pèlerinage à Notre Dame de la Prière)
et nous gardons tous en souvenir, ces paroles que vous avez prononcées à l'homélie,
et qui furent pour nous tous, pèlerins, paroissiens, amis de près ou de loin,
un encouragement pour venir ici prier Marie. Alors nous vivons cette journée en
communion de cœur et de foi avec le Saint-Père, à Nazareth aujourd'hui, en pèlerinage
jubilaire et nous ici auprès de Notre Dame de la Prière et de l'ange Gabriel,
nous venons accueillir tout le bonheur que Marie voudra bien donner à nos
familles : et c'est ce dont vous allez nous parler : le bonheur dans
la famille. Monseigneur, vous le président de la commission épiscopale de la
famille, c'est un sujet que vous avez à cœur, que vous avez déjà développé
un petit peu dans l'homélie du 8 décembre, mais là avec tout le temps d’une
conférence, nous nous laissons enseigner par vous, notre Pasteur, notre bon Père,
cher Monseigneur.
Bonjour à tous, j'espère que vous m'entendez... donc en ce jour de
l'Annonciation, nous allons réfléchir quelques instants au bonheur de la
famille, au bonheur dans la famille. Quand le Père Afonso m'a proposé ce
sujet, j'ai pensé qu'il y avait peut-être de sa part un peu de provocation !
On a plutôt l'impression aujourd'hui que la famille n'est pas perçue d'abord
comme un lieu de bonheur ! Elle est perçue plutôt comme un lieu de soucis
et d'épreuves, voire de malheur. Je n'ai pas besoin de chercher et de développer
beaucoup d'exemples, il suffit que chacun de nous regarde sa propre famille,
regarde autour de soi les familles proches, parents, amis... et on voit que le
fait de mener l'histoire d'une famille est quelque chose qui devient assez
difficile... Peut-être aussi parce que nous vieillissons : quand on est
plus jeune on est moins sensible à ces difficultés... En vieillissant on a
tendance à embellir ce qui se passait quand on était jeune et à croire que
tout se passait bien dans ce temps là ! Ce qui est sûr, c'est qu'on
savait moins de choses et si cela ne se passait pas bien, on ne le disait pas,
mais cela ne veut pas dire que cela se passait très bien partout.
En tout cas, qu'il s'agisse de la permanence de la fidélité, de la durée
du mariage, qu'il s'agisse de l'éducation des enfants, en particulier des
adolescents... qu'il s'agisse du lancement des "grands jeunes" dans la
vie... eh bien, les parents, les grands parents sont tout de suite confrontés
à une série de soucis, d'inquiétudes, d'épreuves, si bien que, même s'ils
essaient de vivre tout cela avec la foi,... dans la foi,... insensiblement ce
sentiment de difficulté, du poids de l'aventure familiale finit par transparaître,
transpirer et se diffuser dans l'environnement, dans notre entourage, dans la
culture qui nous entoure. Petit à petit au lieu que la famille devienne une espérance,
c'est à dire quelque chose qu'on désire et dont on attend du bonheur, elle
risque de devenir, au moins dans les images qu'on s'en fait, une expérience à
haut risque... et pour les expériences à haut risque, il n'y a pas énormément
de volontaires ! Plus les risques sont élevés, plus les gens réfléchissent
avant de s'engager, ce qui est bien normal et prouve qu'ils ne sont pas bêtes...
Il n'y a que les imbéciles qui s'avancent devant les dangers en faisant comme
si de rien n'était... Les gens raisonnables qui ont conscience de leurs
limites, de leur faiblesse, des difficultés de la vie, ils réfléchissent à
deux fois avant de s'exposer au danger ! Cela explique bien naturellement
qu'au lieu que les jeunes qui sont en âge de fonder une famille désirent et
soient impatients de le faire, on voit au contraire qu'ils hésitent et qu'ils
retardent, j'allais dire indéfiniment... (c'est un peu exagéré, il y en a
quand même qui finissent par se marier). mais cela demande un certain temps. On
n'est plus tout à fait dans la période que vous avez peut-être connue où on
décidait de se marier et où ensuite on brûlait de le faire, on trouvait que
les délais étaient toujours trop longs. Aujourd'hui, beaucoup de jeunes ne le
décident pas, ils attendent... on ne sait pas quoi... peut-être qu'eux le
savent... Ils attendent des jours meilleurs, ils attendent une meilleure
situation de leur travail, de leur implantation, ils attendent la possibilité
de prendre un engagement... bref, un ensemble de conditions préalables qui ne
semblent pas réunies très vite.
Par rapport à ça nous essayons dans la foi chrétienne de continuer
d'espérer que la famille soit un lieu de bonheur. On l'espère même tellement
qu'on a reconstruit (assez librement parce qu'il n'y avait pas beaucoup de
contraintes qui nous empêchaient de le faire), on a reconstruit l'image de la
sainte famille de Nazareth. On sait très peu de choses sur la sainte famille de
Nazareth sauf le fait qu'elle vivait à Nazareth, que Joseph était
charpentier... c'est à peu près tout ce que nous disent les évangiles. Autour
de ça on a essayé d'imaginer ce qui pouvait se passer, on a imaginé cette
sainte famille de Nazareth comme un lieu paisible, heureux... parce qu'on a
besoin de pouvoir s'appuyer sur une expérience positive de la famille pour nous
aider à franchir les difficultés.
Alors je voudrais vous proposer trois conditions (parmi d'autres) pour
que la famille soit vraiment un lieu de bonheur et une expérience de bonheur :
La
première condition concerne l'alliance.
La deuxième condition concerne la force de l'amour.
La troisième condition concerne l'ouverture de la famille.
I- L'alliance:
L'alliance c'est un choix et c'est une solidarité.
La famille est une expérience humaine qui se constitue, qui se crée,
qui se développe à partir de l'alliance qui est conclue entre un homme et une
femme et cette alliance est un engagement. C'est cet engagement entre l'homme et
la femme, qui deviennent époux et épouse, qui va donner son éclairage
particulier à la famille. Je voudrais que nous regardions rapidement ensemble les
caractéristiques de cette alliance; à quelles conditions cette alliance a des
chances de réussir, à quelles conditions elle va porter du fruit.
1) Première condition, c'est
qu'il s'agisse d'un choix libre. Là encore, vous allez me dire :
vous datez ! Parce que le temps où on forçait les gens à se marier avec
quelqu'un qu'il ne connaissait pas, c 'est loin de nous ! C'est de
l'histoire ancienne pour ne pas dire de l'histoire antique. Certainement, mais
il y a d'autres manières de contraindre la liberté de quelqu'un. Il ne s'agit
pas simplement de choisir avec qui on va se marier mais aussi de savoir quelle
est la liberté de chacun des deux époux quand ils s'engagent dans cette
alliance définitive. La liberté pour s'engager dans cette alliance suppose
d'abord que l'on soit conscient du choix que l'on fait, de la décision que l'on
prend; que l'on ait une idée assez précise de l'enjeu : vers quoi est-ce
que l'on va ? Or cette connaissance précise de l'engagement que représente
le mariage, nous savons aujourd'hui qu'elle ne va plus de soi. Dans d'autres périodes
elle pouvait se transmettre, j'allais dire insensiblement, d'une génération à
l'autre, même s'il y avait des différences, même s'il y avait une
contestation de la plus jeune génération vers l'autre plus ancienne.
Finalement après les périodes de révolte, de tension, on désirait refaire
une aussi belle famille que celle qu'on avait connue. On désirait revivre un
aussi beau mariage que ses parents avaient vécu. Je veux dire qu'il y avait un
effet de modèle qui passait d'une génération à l'autre.
Or, ce que nous sommes en train de vivre aujourd'hui, c'est que ce modèle
n'est plus universellement reconnu, et il n'est plus transmis. Quand je dis
qu'il n'est plus transmis, je veux dire que dans les écoles primaires
publiques, de la troisième république en France, et même de la quatrième,
pendant une bonne période, le modèle familial qui était présenté aux
enfants, c'était le modèle que nous souhaitons, c'est à dire un mariage définitif
qui correspondait à la définition que le code civil donnait du mariage, qui était
un engagement définitif. Or nous savons que c'est ce modèle là qui a été
bouleversé, rejeté par certains, en tous cas qui n'est plus suffisamment porté
par tous pour être transmis automatiquement. Donc cela veut dire qu'il y a tout
un apprentissage, qu'il faut faire... Il faut à nouveau montrer et expliquer
à quoi sert le mariage puisque nous sommes devant une génération, et de
plus en plus dans les années qui vont venir, devant une génération qui n'est
pas nécessairement opposée au mariage, qui n'a pas nécessairement d'aversion
ni pour un engagement, ni même pour un engagement définitif, mais pour qui le
lien entre l'intensité de l'amour qu'il souhaite vivre (ou qu'il vit
effectivement) et un engagement devant les hommes et à fortiori devant Dieu
n'est plus visible. On ne voit pas à quoi ça sert : il suffit qu'on
s'aime et qu'on ait confiance l'un envers l'autre et on n'a pas besoin pour cela
de se marier. Ce n'est pas de la méchanceté, ce n'est pas du vice, c'est de
l'ignorance : on ne voit pas à quoi cela pourrait servir !
Eh bien ! si on ne le voit pas il faut le dire, il faut l'expliquer,
il faut que nous essayions (pas forcément juste au moment où la question se
pose parce qu'à ce moment là en général il est trop tard) mais plus tôt,
avec des enfants jeunes... les aider petit à petit à comprendre pourquoi c'est
mieux d'avoir un papa et une maman qui vivent ensemble et qui sont fidèles l'un
à l'autre que de vivre entre trois ménages. Ce n’est pas compliqué !
Peut-être aussi apprendre à des enfants à découvrir que, même si on s'aime
vraiment, si on essaie d'être fidèle l'un à l'autre, il y a des moments où
on est obligé de surmonter des périodes difficiles et que, pour tenir, on est
obligé de transiger, d'accepter des choses qu'on ne voudrait pas, mais on le
fait pour consolider une famille. Bref leur faire découvrir qu'il y a du bénéfice
à être mariés, que ce n'est pas indifférent, ça apporte un "plus"
comme on dit aujourd'hui. Sans cette connaissance un peu circonstanciée du
mariage, il n'y a pas de choix libre possible, parce que on traîne à la mairie
et à l'église des gens pour faire quelque chose : ils ne savent pas ce
que c'est ! Comment voulez vous que ce soit un choix libre ? Il faut
leur dire ce que c'est pour qu'ils comprennent.
2) Deuxième caractéristique :
il s’agit d'un engagement, pas seulement d'un contrat, mais d'un
engagement définitif. Ça aussi c'est quelque chose de tout à fait étrange,
dans notre culture. Parce que nous vivons dans une culture où les choses se
sont beaucoup accélérées et on a l'habitude de faire des choses pendant un
certain temps : tant que ça plaît, tant que ça rapporte, tant que cela
nous intéresse et cela va être des fois 2 ans, des fois 5 ans... ou 3 mois.
Mais ça commence avec vos enfants. C'est à eux qu'il faut expliquer ça :
qu'on n’accepte pas qu'on s'engage à faire du violon pendant un an et qu'au
bout de trois mois on dise : maintenant je veux jouer de la guitare !
Uu bien qu'on s'engage dans une équipe de sport pendant un an et que l'année
d'après on dise : et bien maintenant je vais faire autre chose !
C'est à dire d'avoir une espèce de vagabondage dans la tête : on
s'inscrit dans un temps qui n'a plus de stabilité. On change au gré des
circonstances. On fait une chose, puis une autre : l'année dernière
j'allais au catéchisme, cette année je vais au judo ! C’est comme ça
et l'année d'après il fera du banjo. Mais ne croyez pas que ce sont des
enfants capricieux, d'abord parce qu’en général c'est le caprice de leurs
parents qu'ils exécutent, mais aussi parce qu’ils sont habitués à une
rotation, à un changement permanent des propositions puisque tout notre système
de communication consiste à proposer toujours quelque chose de nouveau; puisque
notre système fonctionne dans la mesure où vous avez envie de quelque chose
que vous n'avez pas et pour que vous sachiez que vous ne l'avez pas il faut
qu'on vous montre qu'il est nouveau. On vous montre toujours quelque chose de
neuf et ce quelque chose de neuf, il vous le faut !...
C'est pareil dans la vie : on ne va pas vous dire que c'est bien de
garder pendant toute la vie le même mari ou la même femme, qu'est-ce que ça
peut vous apporter de nouveau. Il faut entrer dans un mouvement de rotation, de
renouvellement perpétuel et donc, on va vous laisser infiltrer dans la tête
une représentation du temps qui est une représentation hachée : pas de
continuité, une succession d'instants différents. Un engagement définitif
cela suppose que nous soyons habités par une vision de la continuité, par une
vision de la durée et ça, nous le découvrons, nous le mettons en œuvre et
nous le développons et nous le comprenons un peu mieux à partir de notre expérience
quotidienne, de notre manière de vivre de tous les jours, car c'est tous les
jours que nous construisons notre manière de comprendre le temps : dans la
manière de manger, de nous habiller, de travailler, de nous divertir, dans la
manière de vivre.
3) Le troisième aspect de l'alliance
c'est que ce lien définitif exige un engagement de solidarité entre les époux.
Ça ne peut exister et ça ne peut être fructueux et rendre chacun des deux époux
heureux ainsi que leurs enfants que si l'engagement qui est pris constitue une
union plus solide que les accidents. Si vous voulez une image pour comprendre ça,
(que les représentants des compagnies d'assurances me pardonnent, que les
autres me comprennent) la bonne assurance pour l'assuré, c'est celle qui assure
tous les accidents et la bonne assurance pour l'assureur, c'est
l'assurance qui a prévu les accidents qui ne seront pas indemnisés. C'est
normal, c'est la vie ! Eh bien la solidarité, elle se mesure au nombre des
accidents qu'on indemnise et pas au nombre des accidents qu'on n’indemnise pas !
Cela ne sert à rien de dire : on est unis l'un avec l'autre jusqu'à…
Jusqu'à combien ? Jusqu'à quel seuil d'embêtements la solidarité
va-t-elle tenir ? Parce que si le seuil de solidarité est très bas,
l'engagement n'est pas très fort, il ne va pas durer très longtemps. Si
l'engagement est fort, s'il désire être fort, s'il essaie de se renforcer,
cela veut dire qu'il accepte de plus en plus de porter ensemble les événements,
l'imprévu de la vie et que dans le contrat, même s'il n'est pas écrit, il n'y
a pas trop de lignes en petits caractères qui sont les réserves mentales de
l'assureur qui vous assure pour tout sauf pour les choses qui sont écrites en
bas, que vous n'avez pas lues ! Le mariage, ce n'est pas comme ça :
on ne se marie pas pour la vie, dans la richesse ou la pauvreté, la santé ou
la maladie... etc.... et puis en réserve mentale on écrit en bas en petits
caractères "sauf si...". C'est une solidarité réelle, cela veut
dire que nous acceptons que cet engagement ouvre sur l'avenir que nous ne
connaissons pas. On ne sait pas ce que sera l'avenir de la vie; on ne sait pas
ce que chacun des deux sera dans dix ans, quinze ans, vingt ans, a fortiori
cinquante ans, soixante ans, mais l'engagement, c'est qu'on reste ensemble
quoiqu'il arrive et cela n'est possible que s'il y a une solidarité irrémédiable.
Vous avez peut-être compris à travers ces différentes caractéristiques
de l'engagement que je viens d'évoquer que, derrière ce modèle d'engagement définitif,
nous avons la présence forte de l'image de l'alliance entre Dieu et Israël,
son peuple : Dieu choisit un peuple, pas parce qu'il est le plus beau, le
plus grand, le plus méritant, mais parce qu'il est le plus petit de tous les
peuples et le plus faible, et Il fait alliance avec ce peuple et une alliance
pour toujours; et l'histoire de plusieurs siècles que nous rapporte la Bible,
aussi bien les livres historiques que les livres des prophètes, c'est pour nous
faire découvrir que le peuple d' Israël a trahi cette alliance, qu'il n'a pas
été solidaire avec Dieu en toutes circonstances, mais que, quand cela allait
mal, ils disaient : "Tu n'es plus notre Dieu". Quand ça va bien,
quand il y a de l'eau, des pâturages, des chameaux, du commerce, des caravanes,
un beau temple, un roi puissant, de grandes armées et des victoires sur nos
ennemis : "Tu es notre Dieu" et les autres n'ont pas le droit de
dire que Tu es leur Dieu... notre Dieu à nous tout seuls ! Seulement quand
l'eau manque, quand les troupeaux s'égarent, quand les calamités s'abattent,
quand on est emmené en exil, quand le temple est dévasté : "est-ce
que Tu es vraiment notre Dieu ? en tout cas, nous, on n’a plus tellement
envie d'être ton peuple, si Toi, tu continues à être notre Dieu" .
Si vous voulez comprendre ça, vous relisez le livre de Job, qui explique
tout ça très bien, épisode par épisode : on commence par lui prendre
ses bêtes, ses propriétés, ses fils... etc.... il ne lui reste que la vie et
tous les gens autour de lui, lui disent : "Écoute, ou bien tu es un
grand criminel, ou bien Dieu n'est pas Dieu. Alors à tout hasard demande
pardon, mais tu pourrais tout de même t'interroger pour savoir si ton Dieu est
vraiment Dieu" et lui, dit : "moi je crois en Dieu, Il m'a donné,
Il m'a repris mais c'est Dieu !" Eh bien Dieu, à travers les siècles
va constamment renouveler l'alliance, renvoyer des messagers, des prophètes
pour conclure de nouvelles alliances avec Israël, pour relancer l'alliance. Il
ne prend pas son parti de cette rupture, Il recommence ! Et avec nous c'est
pareil, depuis notre baptême nous sommes entrés dans l'alliance avec Dieu et
nous avons rompu cette alliance à bien des reprises, mais à chaque fois Dieu
nous relève, nous remet en marche et nous redonne la force de continuer.
II- La force de l'amour.
Le deuxième point que je voulais aborder, c'est celui de la force de
l'amour.
La
famille, la cellule familiale, c'est une cellule sociale originale. Ce n'est pas
un groupe d'intérêt économique, ce n'est pas une entreprise artisanale, ce
n'est pas un commerce à plusieurs. C'est une société comme il n'y en a pas
d'autre : une société originale.
Dans la vie habituelle les relations entre les gens sont marquées par
des rapports de force; il y en a qui sont plus forts que les autres, il y en a
qui sont plus riches que les autres, il y en a qui produisent plus que les
autres, il y en a qui se donnent plus de mal que les autres... Ou bien elles
sont marquées par des rapports de compétition : il y a ceux qui sont les
meilleurs, qui sont les premiers et pas seulement à l'école mais ensuite
aussi... Ou bien elles sont marquées par des rapports de séduction : je
vous disais tout à l'heure qu'on vous présente des choses pour vous faire désirer.
Toutes ces relations que nous connaissons dans la société ne sont pas nécessairement
mauvaises. Je veux dire que c'est tout à fait normal que quelqu'un qui
travaille veuille que son travail soit réussi et que cela lui rapporte. C'est
normal qu'un commerçant veuille que son commerce lui rapporte, sans cela il
ferait mieux de s'arrêter... et il s'arrêtera si cela ne lui rapporte pas.
Seulement cela veut dire que la manière de regarder l'autre, de le voir est
conditionné par ces rapports de force, de production ou de séduction. Ça veut
dire que le respect, l'estime, l'appréciation que l'on a de l'autre est
conditionné par ce qu'il fait. Dans la famille ce n'est pas comme ça! On n'est
pas fils de quelqu'un parce qu'on est le plus beau, parce qu'on est le plus
grand, parce qu'on est le premier, parce qu'on a gagné! On est fils de
quelqu'un parce qu'on est né de cette personne et on n'est pas les parents de
quelqu'un parce qu'on est les plus intelligents, les meilleurs et c'est normal
que nos enfants soient aussi bien parce que ce sont nos enfants. Alors celui qui
n'est pas bien, il n'est pas votre enfant ? Bien sûr que si !
Nous découvrons que la relation qui se constitue dans la solidarité de
l'alliance que j'ai évoquée tout à l'heure est une relation qui n'est pas
fondée sur la conquête, la séduction, la domination mais qui est fondée
sur l'amour mutuel, quels que soient les qualités, les défauts, les
talents, les faiblesses, la sympathie, l'antipathie... etc... Quoique l'on fasse
on ne peut pas faire de ne pas être le fils de quelqu'un, la fille de
quelqu'un... On ne peut pas faire que se enfants ne soient pas ses enfants et
c'est pour cela que c'est tellement important que la filiation, c'est à dire le
rapport qui existe entre les parents et les enfants, ne soient pas livrés au
hasard des petits bocaux avec des gens qui trafiquent là-dedans pour faire des
enfants à la demande : cela ne constitue pas une relation de filiation !
Cela constitue des orphelins artificiels que l'on adopte et ce n'est pas la même
chose ! Donc cette relation est une relation où le fait d'être membre de
la famille, parent ou enfant, constitue un droit inaliénable à l'amour, à la
vie communautaire, au respect les uns des autres, indépendamment de ce qu'on
est capable de faire ou de ne pas faire et on sait bien, si vous voulez un
exemple ou une image théâtrale dramatique que c'est vraiment le comble du
drame quand le père lève le bras et dit "il n'est plus mon fils"...
à ce moment là on se dit qu'on est au bout du drame : Il peut toujours le
dire, mais ce n'est pas vrai ! On sait bien que ce n'est pas vrai, donc il
va bien falloir retrouver un chemin pour qu'il redevienne le père de ce fils
dont il ne veut plus... et cet amour qui est un amour qui s'attache à chacune
des personnes doit être une image de ce que nous devons vivre en Église par la
miséricorde de Dieu. Jésus nous dit dans l'évangile : "Soyez miséricordieux
comme votre Père est miséricordieux" et ça veut dire que Dieu nous aime,
Il aime chacun de nous, Il aime tous les hommes... Il aime chacun de nous quoi
que nous ayons fait, en matière de péché, même si on n'a pas réussi à
faire beaucoup de bien, même si nous sommes des gens faibles. Dieu ne se détourne
pas de nous, Il continue de nous aimer, et le Christ a été plus loin,
puisqu'Il nous a même appris que Dieu préfère aimer les faibles. Nous, nous
croyons que pour être bien vus, il faut être plutôt fort, eh bien !
Dieu, Lui, nous apprend que ce qui l'intéresse ce n'est pas le plus grand, le
plus fort, le plus beau, c 'est l'autre. Quand Il choisi le roi David, il y
avait 7 fils, on fait défiler les fils l'un après l'autre devant le prophète
qui dit "ce n'est pas celui-là, ce n'est pas celui-là". Évidemment
le père qui réagit selon les critères ordinaires, il met les meilleurs
devant, les plus âgés, les plus expérimentés, les plus doués, il les fait
tous passer les uns derrière les autres: "c'est celui-là ?... non ce
n'est pas celui-là..." Alors le prophète dit : " alors tu n'as
plus de fils ?"... "Oh j'ai un petit qui garde les troupeaux....
va le chercher... c'est lui !" Celui qu'on avait mis de côté et
qu'on ne voulait pas amener devant le prophète, c'est lui que le prophète va
choisir pour en faire le roi d'Israël. Comme l'auteur biblique veut nous
montrer quand même que Dieu ne se trompe pas il dit que David était très
beau... Mais vous voyez dans l'évangile "ce que vous avez fait au plus
petit d'entre les miens c'est à Moi que vous l'avez fait".
III- L'ouverture au monde
Troisième et dernier point : L'ouverture sur le monde
Cet amour qui doit construire les relations entre les membres de la
famille, cet amour familial ne peut s'épanouir que, et seulement si la famille
est ouverte sur le reste du monde. L'une des illusions de notre temps pour un
certain nombre de gens, c'est de croire qu'ils peuvent préserver la qualité de
leur amour familial, de leur vie familiale, à condition de construire un cordon
sanitaire autour de leur famille. Ils peuvent penser ça tant que leurs enfants
sont très jeunes... très très jeunes... parce que très vite le cordon
sanitaire craque, ce qui est normal. C'est une illusion de croire qu'on peut
sauver sa famille en se mettant sur une île ou en s'enfermant dans un château
fort et en relevant les ponts-levis en disant "personne n'entrera... le mal
ne viendra pas chez nous... chez les autres ce n'est pas notre problème !
Mais il ne viendra pas chez nous. Nous, nous resterons les bons au milieu d'un
monde perverti" Vous voyez le risque qu'il y a à s'engager dans cette
logique ? Petit à petit on peut développer dans notre esprit, dans notre
pratique, dans notre manière de vivre... on peut développer peut-être un
amour réel entre les membres de la famille mais cet amour va se dessécher
progressivement s’il est coupé de tout ce qui doit l'entourer, de tout ce qui
est son environnement, car l'amour que Dieu met dans nos cœurs n'est jamais un
amour à usage interne, ce n'est jamais un amour pour nous tout seuls, c'est un
amour qui doit toujours être débordé... (Je ne sais pas comment dire)...
explosé, transposé pour être communiqué à tous.
Le sens, la qualité, la vitalité, la force de l'amour familial, va dépendre
de l'ouverture de la famille vers les autres et de son engagement dans le
service des autres. Je dirais que c'est une sorte de contraste entre ce qu'on
pourrait appeler des familles fermées et des familles ouvertes. Je peux vous
dire, si ça peut vous amuser que la première année où j'étais prêtre, j'ai
présidé un mariage d'une de mes amies d'enfance... ils se sont mariés, c'était
très bien, ils avaient tout bien préparé... et puis 15 ans ou 20 ans après,
je ne sais plus, je revois son père et je lui demande : "comment ça
va ?" Il me dit ça va très bien mais il me dit : "Tu sais,
je ne sais pas si tu te rappelles ce que tu as dit, le jour du mariage ?"
"Non, je ne me rappelle pas ce que j'ai dit il y a 20 ans, je ne suis même
pas sûr que je m'en rappelais le lendemain" "eh bien tu as
dit..." (ils avaient choisi comme lecture la maison fondée sur le roc qui
résiste à toutes les intempéries)... Je ne sais plus comment c'est venu, mais
je leur ai dit que s'ils voulaient vraiment que leur foyer soit fondé sur le
roc, il fallait qu'ils soient ouverts, car on ne fonde pas une maison solide si
elle est fermée de toute part... Il me dit : voilà ce que tu as
dit,...ils l'ont fait... (ce qui est déjà très surprenant... on n'a pas
l'habitude, en général quand on prêche que cela ait un effet aussi réel !...
alors on en remet un peut parce qu'on se dit qu'il faut demander plus pour avoir
moins... eux, ils l'on fait !)... et cela fait 20 ans que cela n'arrête
pas de défiler chez eux... ça a l'air de leur plaire" Alors je vois bien
ce qu'il peut y avoir de particulier qui est lié au tempérament, au caractère,
aux circonstances de la vie, aux possibilités pratiques, économiques... tout
ce qu'on veut... on sait bien que tout le monde ne peut pas faire n'importe
quoi, mais je crois qu'il y a aussi une manière de mettre en œuvre la
dimension universelle de l'amour.
On ne peut pas atteindre véritablement la racine de l'amour dans l'expérience
humaine, si elle n'est pas ouverte à l'universalité, et puis cette
ouverture de la famille nous aide à comprendre quelque chose qui n'est pas
toujours facile à comprendre, du moins quand on est parents : c'est que la
famille n'est pas "le tout de la vie" et en tout cas elle n'est pas
faite pour durer toute la vie puisque : "l'homme quittera son père et
sa mère pour s'unir à son épouse." Donc, chaque famille, j'allais dire,
par définition, a une vocation qui est extérieure à elle-même. Elle n'est
pas destinée à demeurer perpétuellement dans son état initial. Elle est
destinée à permettre à ses membres de grandir, de progresser, d'accueillir
les appels de Dieu dans leur vie et d'y répondre et à mesure qu'ils y répondent
ça transforme la manière de vivre en famille et ça change la donne de la
famille : on n'est plus pareil... on n'est plus pareil quand les enfants
naissent, quand ils ont 10 ans, 15 ans, 25 ans et quand ils s'en vont... ce
n'est plus la même chose. Ça veut dire que la famille est d'abord un chemin,
elle est, j'allais dire, une rampe de lancement pour vivre notre vie dans toutes
ses dimensions, dans toutes les directions.
C'est ainsi que nous voyons dans l'Evangile que Jésus nous apprend qu'il
a une nouvelle famille. Quand on vient lui dire : "ta mère et tes frères,
tes sœurs sont là qui te demandent" il dit : "ma mère, mes frères
mes sœurs, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en
pratique"..... "oh! comment il peut dire une chose pareille !
alors, toute notre belle image de la sainte famille, le petit atelier de
Joseph... alors, ça ne tient plus !... parce qu'il a quitté Nazareth,
figurez-vous, il n'y est pas resté, même s'il y est resté 30 ans... il y a un
jour où il est parti .. et quand il est parti il n'était plus là... voilà !
Alors Joseph et Marie se sont retrouvés tout seuls, la sainte famille avait
changé, et lui, non seulement il était parti, mais il s'est constitué une
nouvelle famille avec d'autres, qui n'était pas une épouse, mais qui était
ses disciples, qu'il a appelés et qui sont devenus sa famille et du coup quand
on vient lui dire "ta famille est là" ce sont les gens de Nazareth
qui sont venus pour essayer de le voir et il dit : "mais, ce ne sont
pas eux, ma famille, ma famille elle est là". C'est pour nous aider à
comprendre que nous sommes entraînés par le Christ dans une nouvelle alliance,
une nouvelle solidarité, un nouvel engagement qui est plus radical encore que
l'alliance conjugale et que l'engagement familial. Et cette famille du Christ,
qui est une nouvelle famille, dont il est le père, la tête... puisque, au
moment de la Cène, au dernier repas, il va présider le repas pascal qui est un
repas essentiellement familial dans la tradition juive,... il va le présider
comme le père de famille, il partage le pain aux membres de la famille et les
membres de la famille, ce sont les 12. Vous aurez remarqué évidemment qu'on ne
nous a pas du tout indiqué que Marie était à ce repas, pourtant quand on veut
indiquer qu'elle était quelque part on le dit ! Dans le récit de la
passion, on dit : Marie était au pied de la croix. Mais on ne dit jamais,
dans aucun des évangiles que Marie était à la Cène. La Cène, ce sont les
12, avec Jésus. Eh bien, cette nouvelle famille que le Christ s'est constituée,
il l'a fondée, il l'a mise en marche si j'ose dire, il l'a engagée dans le
chemin de sa mission comme devenant son Église, ce qui veut dire aussi que l'Église
doit vivre comme une famille.
En conclusion, je vous
proposerais de réfléchir à trois pistes qui peuvent éclairer notre manière
de vivre.
La première piste, ce serait
de se poser une question sur notre vie, sur ce que nous vivons chacun et de nous
demander comment notre famille est au service des autres. .. pas dans le
vague... pour préciser ou pour aider à répondre à la question, on pourrait
se demander quel service notre famille rend aux autres ? parce que
c'est en regardant cette manière de vivre : l'amour de Dieu dans la
famille et dans la famille au service des autres que l'on ouvre un chemin pour
que des jeunes découvrent comment la famille est une espérance.
Deuxième piste de réflexion :
Comment on encourage les jeunes ?..... 7 ans, ça c'est le début... quand
on fait une différence entre une pierre et une pomme, on sait qu'on a affaire
à quelqu'un, mais après, cela devient plus difficile...en tout cas comment
est-ce que nous essayons d'aider les jeunes, selon l'âge qu'ils ont, selon
leurs capacités à prendre progressivement des responsabilités, c'est à dire
comment est-ce que nous les sollicitons, non pas pour être nos exécutants
pratiques, parce qu'ils sont plus jeunes, plus forts et plus souples... mais
pour qu'ils mettent toutes leurs qualités en œuvre : ils vont progressivement
devenir capables d'entrer dans un chemin qui va les aider à sortir de leur
famille. Alors on les aide à faire quelque chose : ça peut être au
travers des activités sportives, culturelles, des mouvements de jeunes,
scoutisme... ça peut être à travers des activités familiales que l'on vit
ensemble et où chacun a quelque chose à faire, ça peut être dans les
services de la famille, ça peut-être en apprenant à faire la cuisine...
Et enfin, troisième piste de réflexion, comment est-ce que nous
vivons l'Eglise comme une famille ?... Pour moi, c'est une piste de réflexion
quotidienne parce que d'une certaine façon je suis le père de cette famille,
ici et maintenant, et je voudrais bien que les enfants s'entendent entre eux,
comme tout père de famille. Et comme tous les pères de famille, quelque fois
cela me tracasse, le soir ou le matin... dans la journée pas tellement parce
que j'ai d'autres choses à faire, mais le soir ou le matin ça me tracasse et
je me dis :... "comment est-ce possible que nous soyons tous de la même
famille, que nous soyons tous du même Esprit, que nous soyons tous du même
Corps, que nous communions tous au même Corps du Christ, que nous ne fassions
qu'un dans le Corps du Christ et qu'il reste autant d'agressivité, de méfiance,
de dissimulation entre les membres d'une même famille ? Comment est-il
possible qu'on soit vraiment enfants du même Père si on a ce comportement les
uns avec les autres ! Si on a cette attitude de suspicion envers les
autres, ce réflexe d'accusation des autres... etc... et je me dis que peut-être,
pendant ce jubilé, il faut que nous profitions de l' année jubilaire qui nous
invite à la conversion, au changement de notre mentalité, de notre cœur, que
nous apprenions à nouveau à nous respecter, à nous estimer... à apprécier
ce que l'Esprit produit dans chaque histoire, dans l'histoire de chaque
personne; à rendre grâce à Dieu d'avoir donné à l'Eglise les gens qu'Il lui
a donnés, que nous soyons reconnaissants à Dieu de nous avoir donné ces frères
et ces sœurs... et non pas toujours en récrimination.
Comment voulez-vous que les jeunes aient le désir de donner leur vie
pour servir une famille où on se déchire perpétuellement... ce n'est pas
possible ! Comment voulez-vous qu'ils aient envie de donner leur vie pour
servir une famille où chacun essaie de tirer la couverture à lui et ne s'inquiète
pas du tout de ce qu'on va faire !
Alors je pense que nous devons revoir notre manière de vivre en Eglise, notre manière de réagir devant les défauts, les faiblesses, les misères des autres... vous voyez, si on peut prendre un exemple que vous avez certainement vu à la télévision ou dans les journaux, à partir du voyage du Saint-Père en Israël, je comprends très bien que les journalistes et quelques autres personnes profitent des occasions pour accuser l'Eglise, c'est normal, depuis que Jésus-Christ est venu sur terre, on sait comment ça fonctionne, ce n'est pas une surprise. Mais ce qui est triste, ce n'est pas ça, c'est quand des chrétiens profitent de la moindre occasion pour accuser l'Eglise. Mais d'où est-ce qu'ils sortent leur science ? D'où est-ce qu'ils sortent leur sagesse ? D'où est-ce qu'ils sortent leur lucidité ?... Qui les a fait juges ?... Est-ce qu'ils veulent devenir des pharisiens comme dans l'Evangile : il faut juger le Christ parce qu'il n'a pas le droit de faire ça... Je ne crois pas que ça construise grand chose, je ne crois pas que cela fasse grandir les gens qui ont cette attitude vindicative. Il faut donc que nous ayons conscience qu'on n'aura pas de famille heureuse, on ne trouvera pas la paix, la sérénité, la réconciliation, le bonheur dans nos familles, si nous n'arrivons pas à vivre la réconciliation et la paix dans l'Eglise, parce que si l'amour de Dieu qui constitue l'Eglise n’est pas capable de nous réconcilier, qu'est-ce qui va nous réconcilier dans nos vies : ce n'est pas possible ! Nous apprenons à aimer l’Eglise, à aimer en Eglise, dans notre expérience familiale et nous apprenons à vivre une vie de famille construite sur la charité à partir de notre expérience d'Eglise. Donc je vous propose pendant cette année jubilaire de demander au Seigneur qu'Il nous aide à progresser sur tous ces points, et évidemment le Lui demander pendant l'office marial que nous allons célébrer maintenant.